Au quatrième top il sera exactement

Publié le 28 Octobre 2014

Ce que je vais vous conter là s'est passé il y a très-très longtemps : nous avons tous entre 18 et 25 ans. Il y a Ben, la plus jeune, François et Sophie le frère et la sœur, Christophe, Kathy, Brigitte, Isabelle chez qui nous sommes ce soir-là, dans le quartier de la prison Saint-Paul, et moi-même : j'ai alors 25 ans.

A cette époque, nous bossons tous au Quick rue de la Ré. Nous démissionnerons tous ensemble. Le dernier jour, nous cacherons des bouteilles d'alcool dans le congélateur des steaks pour boire bien frais pendant nos dernières heures de travail.

Frasques de jeunesse.

Nous ne pouvons pas vivre un seul jour les uns sans les autres. Il s'en trouve toujours un pour appeler les autres et proposer une fête, une soirée improvisée, une virée nocturne. Et nous enchaînons les nuits blanches à boire, faire tourner les verres pour convoquer les esprits et nous livrer, Ben et moi, à des séances pures et dures d'écriture automatique au terme desquelles, à bout de forces, nous chauffons comme des briques réfractaires.

Je me rappelle bien ce soir-là. Nous avons abusé des nuits sans dormir. Je suis l'ombre de moi-même et je me sens tomber de sommeil. Il faut, d'urgence, que j'aille me coucher.

Au réveil, j'ai l'esprit frais et dispos. C'est depuis fort longtemps ma première nuit réparatrice de huit heures.

Lorsque je débarque au salon ils sont déjà tous debout : mes collègues, mes copains, ma bande à moi, sans lesquels je ne saurais vivre et respirer plus d'une heure.

Les pages gribouillées de notre dernière séance d'écriture automatique à Ben et moi traînent encore sur la table parmi les verres d'alcool. Nous sommes encore tous engourdis par le sommeil à traîner, ralentis, dans l'appartement d'Isabelle. Elle est justement en train de regarder la télé : il faut dire qu'elle ne dé-scotche plus guère de l'écran depuis qu'elle s'est abonnée à Canal+.

J'interroge la pendule murale : il est huit heures passées ; le jour ne va pas tarder à se lever.

Avec à la main le bol de café que m'a préparé François je m'installe à la fenêtre histoire d'être aux premières loges quand se lèvera le jour.

L'air est immobile et tiède. D'ici, on aperçoit les murs et les fenêtres à barreaux de la prison Saint-Paul. On s'est demandé si les détenus pouvaient nous voir et nous observer, nous, jeunes crétins insomniaques ivres de liberté et d'amitié.

C'est un matin vraiment tranquille où rien ne bouge. On n'entend pas un seul oiseau ; on ne voit pas un seul passant en bas dans la rue. C'est un monde absolument désert qui préside aux derniers instants de la nuit.

Les minutes passent. Et des quarts d'heure entiers. Une sournoise nervosité vient m'envahir avant même que j'en prenne vraiment conscience : le jour tarde à se lever.

- A quelle heure il se lève le jour ? je demande en me tournant vers eux.

"- Ché pas, huit heures et demie-neuf heures ? ". Mais neuf heures approchent, et toujours rien : pas une lueur à l'Est ; pas la moindre blancheur qui veuille annoncer le retour du soleil. Je m'agite. Insidieusement une angoisse s'empare de mon esprit trop fréquemment soumis aux épreuves de la boisson, du spiritisme et de l'écriture automatique, ainsi qu'à celle, ô combien plus douloureuse et violente, des rivalités amoureuses.

Je commence à marmonner que c'est bizarre. Et François, grand amateur d'albums illustrés, le doux François qui ne ferait pas de mal à une mouche, s'approche de moi pour s'accouder à son tour à la fenêtre et scruter l'obscurité. Mais rien de rien ne vient éclairer cette nuit formidablement interminable, seulement entachée des clartés sépulcrales de quelque lampadaire urbain.

Je sens refluer dans mes tréfonds la folle prémonition d'une intempestive apocalypse : le jour nouveau n'arrive pas.

- Oh tu sais le temps est peut-être couvert, me dit nonchalamment Isabelle affalée devant son écran télé. Ça devrait plus tarder maintenant.

Et tous renchérissent : ça devrait plus tarder maintenant. C'est moi qui me fais des films.

Mais neuf heures sonnent et j'ai les nerfs qui craquent d'autant. Je n'ai même plus le courage de rester à la fenêtre, attendre le jour qui n'arrive pas.

François, alors, se met à parler tout seul de l'éventualité d'un jour où le soleil ne se lèverait pas. Ma confusion cède à la panique : Et s'il disait vrai ? Si ce jour était arrivé ? Si le soleil ne se levait plus jamais ?

"Il y a quelque chose de pas normal" je bredouille à qui veut bien l'entendre. Et je regarde la pendule avec désespoir. J'émets l'idée qu'elle est sûrement détraquée. Ce n'est pas possible qu'il soit si tard et qu'il fasse encore nuit. Ce-n'est-pas-possible.

Mon affolement contamine tout à coup mon groupe d'amis. Les langues vont bon train. C'est vrai ça ! Pourquoi le soleil ne se lève pas ce matin ? C'est inquiétant tout de même. Qu'es-ce que ça veut dire ? Quelqu'un a entendu parler d'une éclipse ou d'un truc du genre ? Est-ce que c'est la fin du monde ? Que va-t-il se passer ?

Et l'on disserte à bâtons rompus sur l'effroyable possibilité d'être à la fin de nos vies. "Si ça doit arriver moi je préfère ne rien savoir" dit l'un d'eux ; un autre dit qu'il vaut mieux être saoul quand ça arrivera ; et peut-être qu'un autre encore dit qu'on ne se rendra compte de rien.

Moi qui discute avec les esprits, qui excelle dans l'art de les apprivoiser au point qu'ils hantent maintenant mon appartement sur les Pentes de la Croix-Rousse, je n'en mène pas large. Les fantômes, tant qu'on veut. Mais la fin du monde, non merci.

Je cherche une explication à ce mystère épais comme la nuit. Et cent fois je redemande l'heure à mes sœurs et mes frères, embarqués avec moi dans l'épouvantable galère qui va bientôt sombrer corps et biens. C'est à croire que toutes leurs montres ont perdu le Nord, et qu'elles s'emballent ou qu'elles mentent de concert. Il ne peut pas être neuf heures et demie du matin. Ça ne se peut pas ! Ce n'est pas logique ! A cette heure-là normalement il fait plein jour ! Et Isabelle qui regarde tranquillement son film, un film de cul, ça passe aussi le matin les films de cul ?

- Ben sur Canal+ oui, à toute heure de la journée, qu'ils me répondent négligemment.

Et Ben qui boit déjà de l'alcool. On n'est pas encore dix heures du mat' ! Y'a quelque chose qui cloche. Mais quoi ? Je me tourne et me retourne en effroi, m'efforçant de saisir ce qui m'échappe et qui résoudrait l'énigme de cette nuit sans fin.

Isabelle qui regarde un film porno. Ben qui boit de l'alcool. Et tous ils ne m'ont pas l'air si effrayé que ça, quand on regarde bien, pour des gens qui vont peut-être mourir dans les heures qui viennent. Ils dressent un constat voilà tout : ben oui, le soleil ne se lève pas ce matin. Point barre.

Ou bien.

- Ça va on te fait marcher me dit enfin François comme s'il prenait en pitié mon visage décomposé.

"Quoi ? " je réponds faiblement. Tous ils sourient. Les traîtres ! Que m'ont-ils fait ?

- Tu n'as dormi qu'une heure. C'est le soir, m'avoue François.

- C'est pas vrai. Je le saurais si j'avais dormi qu'une heure.

On me tend le téléphone. : "Appelle pour savoir l'heure."

Je compose fébrilement le numéro de l'horloge parlante. J'écoute, sans y croire : Au quatrième top il sera exactement ...

Maintenant c'est un fait acquis : le jour ne se lèvera pas. En tout cas, pas ce soir.

(c) Thaddée, le 28 octobre 2014

Rédigé par Thaddée

Publié dans #Récits Petits mystères au quotidien

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JACQUELINE 29/10/2014 19:21

l'angoisse grandit, nous nous mettons à ta place...... pour finir sur un grand éclat de rire!!!
Quelle belle plume !!!!
Bises

Thaddée 30/10/2014 11:59

Oh merci Jacqueline, c'est un beau compliment ça me touche. Belle journée !

lemenuisiart 28/10/2014 18:51

Comme une belle tranche de vie et de souvenir
A bientôt

Thaddée 28/10/2014 19:14

C'est vrai, une page du passé, que j'ai aimé transcrire. Bonne soirée Christian.

flipperine 28/10/2014 11:19

oh les farceurs sur le moment tu n'as pas dû être heureux mais ensuite je vous vois tous en train de rire

Thaddée 28/10/2014 11:55

Une sacrée mauvaise blague qu'ils m'ont faite là, et je ne me souviens pas d'avoir ri après coup. Par contre j'ai ressenti un réel soulagement !

Le Maître de Frimousse 28/10/2014 10:32

Excellent !

Thaddée 28/10/2014 11:10

Hé, merci le Maître de Frimousse :-)