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Le blog de Thaddée

"Ce qui parle le mieux de nous, ce n'est pas ce que nous disons, c'est ce que nous faisons. Je fais des livres qui parlent de moi sans le dire." TS | Actualité OB Kiwi et plates-formes de blogs, Déco blogs, Balades à Sète, Chroniques lyonnaises et fidésiennes, Escapades, Histoires de chats et d'oiseaux, Littérature, Photographie, Société, Poupées, Tricot, La vie ... Communauté : "Victor & Victoria", esprit shabby chic, romantique et cosy.

Les passeurs d'âmes

Publié le 21 Janvier 2020 par Thaddée in Mini-nouvelles

Un théâtre de rue se joue dans la brume gris-bleu de cet après-midi de janvier. De jeunes garçons viennent tout juste d'endosser leur costume en carton ; maintenant les dragons s'affrontent au ralenti, décantant leurs mouvements et leurs déplacements au rythme sourd du gong.

Timor et son époux Baël assistent au spectacle et complimentent mentalement la performance de leurs trois fils. Le plus jeune est encore si petit. Mais sa taille est inversement proportionnelle à sa volonté de bien faire. Il calque ses gestes, avec une infinie précaution, sur ceux de ses frères aînés. C'est le plus beau d'entre tous. Son costume, il l'a peint d'un rouge vermillon qui flambe dans le jour enfumé. Tout entier, de la tête aux pieds, l'enfant s'est transmuté en quelque chose de surnaturel, d'une incroyable beauté. C'est cette créature, si précieuse à leur cœur, que couvent des yeux les parents inquiets et fiers, éperdument épris de leur progéniture.

- J'ai si peur avoue tout à coup la jeune femme en pressant les deux paumes autour de son ventre rebondi. Baël, j'ai si peur.

- De quoi aurais-tu peur Timor rétorque amoureusement l'homme en enlaçant les épaules minces de sa jeune femme. Regarde nos trois fils, tout s'est toujours bien passé.

- Cette fois c'est différent.

Timor, alors, émet le vœu de rentrer. Pour lui permettre de se reposer, ce qui lui paraît bien naturel à presque neuf mois de grossesse, Baël s'incline et reconduit sa femme à leur domicile, abandonnant leurs trois fils aux ficelles du suave métier d'artiste-comédien, non sans leur avoir adressé, tout avant de partir, un délicat signe de la main.

Sur le chemin, trois hommes revêtus de larges et longues robes rouges, et les cheveux aussi rouges, aussi longs que leurs robes rouges, tournent lentement sur eux-mêmes en écartant les bras.

- Oh j'ai peur gémit Timor en recroquevillant ses doigts sur son ventre.

Il est vrai que ces trois hommes-oiseaux représentent un bien funeste présage. Il ne faut pas sous-estimer l'ennemi.

- Nous brûlerons de l'encens sur l'autel de Bacchal lui promet fiévreusement l'homme en l'étreignant de son bras vigoureux. Ne crains rien Timor, Bacchal veillera sur le fils à venir je t'en fais la promesse.

Ainsi va le couple étroitement enlacé dans les rues tapissées de bibliothèques et d'étagères où siègent de précieuses et primitives statuettes, à peine perceptibles à travers les filaments de brume, de même que les bus gigantesques s'éclipsant en silence au-delà de l'horizon.

Bien avant qu'ils n'atteignent l'autel de Bacchal, Timor est la proie d'un spasme épouvantable.

- Oh mon amour crie-t-elle d'un timbre enroué, mon amour ! J'entends leurs voix, qui me prédisent le pire ! Ils me disent, ils me disent qu'un assassin mort depuis peu viendra habiter notre enfant dès qu'il aura vu le jour !

- Ineptie, réplique effrayé Baël reculant d'un pas dans la ville géante, les hommes-oiseaux ne parlent pas.

- Mais ils communiquent entre eux par la pensée, j'ai saisi quelques bribes de leurs sombres desseins, je t'assure Baël, l'enfant que je porte sera l'assassin que je dis !

Alors il ne suffit plus de brûler de l'encens sur l'autel de Bacchal. Dans l'intimité de leur chambre, et sur un lit de mort, avec une longue lame recourbée Baël désespéré percera le cœur battant du meurtrier prédit, jusqu'à ce que le ventre blessé de Timor se vide entièrement du mauvais sang que voilà.

Mais voilà. Les hommes-oiseaux qui dansent, étalant leurs cheveux rouges dans le vent noir et froid, n'ont rien dit cette fois. Ils ont parlé il y a bien longtemps, cela fait cinq ans, précisément au jour d'avant que naisse en criant le troisième fils, le petit prodige-dragon qui reproduit à l'identique la gestuelle appliquée de ses deux frères aînés. Ce jour-là ils ont dit : "L'assassin Manoch mort cette nuit d'un couteau planté dans son ventre par l'époux désespéré de sa dernière victime, Manoch a besoin d'un hébergement sûr. L'enfant qui vient au monde ce matin l’accueillera en son sein".

- C'est pourtant si triste, murmure l'un des autres, de déchirer de la sorte une famille aussi gentille. La mère, Timor, ne s'en remettra pas.

- Mais il faut à Manoch l'opportunité de s'amender et de s'améliorer, il ne saurait le faire sans habiter le corps bien en vie d'un enfant de sexe masculin.

- Hélas, conclut l'autre, que soit rendu possible, sans tarder, le passage de l'esprit de Manoch dans le corps de l'enfant élu.

 

... Qui tourne au ralenti, les yeux brillants, les bras écartés, calquant ses moindres mouvements sur ceux de ses deux frères aînés. Lui-même sait-il qu'il a été désigné pour accomplir le destin de Manoch l'assassin ?

© Thaddée, mardi 20 javier 2020

Commenter cet article
J
La forme est parfaite, l'écriture maîtrisée et l'atmosphère envoûtante, mais du récit transpire la musique insidieuse de la désespérance... Je ne doute pas cependant que, ton talent aidant, la lumière éclairera bientôt le tunnel des mauvais rêves. Je t'embrasse. Jean-François
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T
Coucou Jean-François, mon écriture est noire et le restera sans aucun doute, l'écriture c'est mon côté sombre. Et encore je crois que je me suis calmée ;-). Ce récit prend racine dans un rêve que j'ai fait, pour autant qu'il soit inquiétant ce n'était pas un cauchemar. Mon écriture cependant ne prend sa véritable dimension qu'à travers le roman où je peux vivre mes vies parallèles en m'identifiant à certains de mes personnages. Dans ces textes courts, pas le temps ... Je te souhaite une bonne soirée et je t'embrasse bien fort. A bientôt !
J
Très bien écrit, bravo...Tu sais que j'aime les contes.....que je délaisse un peu pour l'instant ! A bientôt, grosses bises d'ici , Jean-Pierre
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T
Oui les contes ça te connaît :-). On a tous nos périodes pour écrire. J'attends quand même la suite de l'hôpital psychiatrique ;-). gros bisous de Sète, bonne journée.
N
Lu et relu avec beaucoup d'attention ......et d'interet.<br /> <br /> Beaucoup à méditer sur ce conte.<br /> <br /> La fête du nouvel an chinois, vient en premier et puis on tombe dans le message sacré, le symbolisme , le destin mal compris ..<br /> <br /> Il est ainsi des réves qui nous guident . aussi difficile soit il à interpreter ......mais leurs messages sont forts<br /> <br /> et le titre m'évoque la phrase dite par celui dont les ecrits , la vie m'accompagne depuis 3 mois : Henri Fournier dit Alain-Fournier qui a 20 ans écrivait :<br /> <br /> "Je me disais que je serai le NOCTURNE PASSEUR DES PAUVRES AMES, des pauvres vies .Je les passerais sur le rivage de mon pays où toutes choses sont vues dans leur secréte beauté . " <br /> <br /> Belle continuation <br /> <br /> Bises
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T
Voilà une analyse de texte passionnante Nounou, puisque elle m'éclaire sur les mécanismes cachés de mon écriture. Car j'écris sans me poser de questions, laissant libre cours à mon instinct, c'est ensuite que je vois émerger, ça et là, des tas de choses dont je n'avais pas pris conscience. D'Alain-Fournier j'ai bien évidemment lu Le Grand Meaulnes qui m'avait à l'époque transportée. Ce qu'on lit dans sa jeunesse laisse des traces indélébiles. Je te remercie beaucoup pour le regard attentif que tu as porté sur mon texte, il est enrichissant pour moi. Passez une bonne journée tous les trois, ici il pleut plus ou moins mais pas de tempête, gros bisous.
D
C'est horrible, mais si bien écrit ! Tu as beaucoup d'imagination, bravo.<br /> très belle journée, bises
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T
"La folle du logis" n'est pas complètement tarie, j'en suis très heureuse :-). Oui c'est cruel, comme on peut l'être par amour pour sauver ceux que l'on aime. Un gros bisou, belle journée à toi.
M
Quelle histoire horrible mais tellement prenante ma chère Thaddée. Mais d'où sors-tu une telle imagination :) tu devrais en faire tout un roman car bien entendu on veut savoir la suite...pauvre petit garçon élu sans le savoir pour mettre en oeuvre son terrible dessein. bisous et une douce journée
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T
Coucou Manou, je n'ai pas pensé qu'il pouvait y avoir une suite, j'avoue ... Le décor vient d'un rêve que j'ai fait, où se tenaient effectivement des hommes étranges habillés de rouge. l'intrigue vient tout droit de mon imagination délirante ;-). Merci pour ton commentaire, un gros bisou.
I
Très intéressante cette histoire..
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T
Merci Isabelle, je te souhaite une belle journée, bisous.
E
Une belle histoire merci bonne soirée à toi bisous
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T
Merci Evy, belle journée à toi, gros bisou.
Z
Voilà une histoire intéressante! Bravo Thaddée! Bises
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T
Merci Zoé, elle m'est venue toute seule, pad, cela arrive parfois. Gros bisous.
J
J'aime beaucoup, il y a plein de messages et d'idées je trouve
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T
Oh il fait froid depuis plusieurs jours, brrr, ça nous est tombé dessus comme ça sans prévenir, le temps est traître à Sète, il fait doux et l'instant d'après il faut s'emmitoufler :-(.
N
il pleut et fait froid aussi ici
T
Je trouve aussi :-). C'est la fusion d'un rêve et d'une idée de nouvelle, le résultat est plutôt coloré. Bonne journée Jean-Marc, chez nous il pleur.
M
Très originale ton histoire avec beaucoup d'imagination, bravo !
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T
Merci Margotte :-) !
L
J'ai lu rapidement, j'espère que pour la météo tout va bien car en bord de mer c'est important
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T
Il pleut mais c'est calme. Par contre certaines régions sont vraiment exposées ...
K
Tu ne manques pas d'imagination. Ton histoire est bien contée et agréable à lire.<br /> Bravo ma chère Thaddée (je suis en panne sèche pour écrire depuis le départ de ma petite Lisa...)<br /> Gros bisous
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T
Ah oui j'imagine ma chère Kimcat, la disparition d'un petit être cher nous prive de toute inspiration ... elle reviendra en son temps. Je t'embrasse bien fort, douce pensée à ta Lisa et caresse à Délice.
V
un régal cette histoire, merci!! j'adore! gros bisous Thaddée. cathy
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T
Ah ça me fait plaisir, merci Cathy, un gros bisou pour cette fin de journée.