Papier de verre
un livre où l'on dépose des petits bouts de vie
Collapsus by Thaddée Sylvant est mis à disposition selon les termes de
la licence Creative Commons Paternité-Pas
d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Je rêve ma vie.
Je suis installé dans la maison assez pauvre d’un quartier populaire. Elle est en brique crue, avec un toit en terrasse et percé de petites fenêtres obstruées par des panneaux opaques pour empêcher que pénètre la pluie. Je suis chargé d’aller tirer l’eau du puits, ainsi que d’allumer le feu à l’extérieur et de le transporter dedans lorsque les charbons se sont correctement embrasés. J’y fais griller des ablettes. Je n’ai pas à dormir l’été dans les sanctuaires, ni l’hiver dans les bains. Mon maître pourvoit au nécessaire. Il habite dans trois pièces exiguës, dont une m’est réservée. L’été, je dors sur le toit pour profiter de la fraîcheur de la nuit. Je rêve de ce que je serais devenu si j’avais appartenu à un homme cruel qui, pour me punir, m’aurait envoyé aux mines.
Mon maître est cordonnier. Son métier ne lui rapporte pas gros mais il a pu tout de même, en se privant sur tout, s’acheter un esclave domestique pour profiter de sa compagnie. Il est honnête et droit, quoique taciturne et sombre. Il travaille beaucoup, sans se plaindre jamais, simplement conscient que la vie n’est qu’un poids d’efforts et de besogne sans joie et sans profit. Il m’interdit de sortir. Il est sévère, au besoin il me bat de verges en travers des jambes pour me couper la faim d’aller traîner dehors. Il ne m’instruit de rien, mais je mange à ma faim. Il est farouchement rigide avec les préceptes de sa religion, mais est capable de pitié, de bonté même. Il sait peu de choses. Ce qu’il sait le grandit parmi les tribus érudites qui s’adonnent à la luxure et aux complots sordides.
C’est avec lui que je vis, dans la maison de brique.
Parce que je ne verrai plus les pistes et les chemins de terre enfumés par le passage incessant des ânes et des baudets, parce que je n’entendrai plus le brouhaha des quartiers commerçants, parce que je ne sentirai plus sur ma peau la douce chaleur des étés verdoyants c’est ce qui me convient, de rêver que je vis comme en prison. A quoi me servirait de nourrir des rêves plus ambitieux ? Vagabondage, oisiveté. Droit de cité. Famille, et métier.
Réveille-toi !
Même ce rêve-là n’est pas réalisable. Un pauvre cordonnier se saignerait-il aux quatre veines pour acquérir un esclave incapable de lui succéder dans son métier ? Pense encore plus humble,
encore plus misérable. Le meilleur qui puisse m’arriver, c’est que le garde qui passe n’observe pas ma présence et m’évite d’instinct, sans y prêter attention, comme on évite un gros caillou, ou
peut-être même un trou.
P. 273, 274, 275, 276
Les photos sont prises avec un Polaroid PDC 3030
3.2 Mega Pixel Digital Camera




![]()
Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l'avez déjà demandé à d'autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d'autres poèmes et vous vous alarmez quand
certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m'avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c'est
cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n'est qu'un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait
écrire : examinez s'il pousse ses racines au plus profond de votre coeur. Confessez-vous à vous-même : mouriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la
plus silencieuse de votre nuit : "Suis-je vraiment contraint d'écrire ? " Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une
aussi grave question par un fort et simple : "je dois", alors construisez votre vie selon cette nécessité.
Paris, le 17 février 1903.
Lettres à un jeune poète
Rainer-Maria Rilke
Les Cahiers Rouges, Grasset, 1937
![]()
Derniers Commentaires