Papier de verre
un livre où l'on dépose des petits bouts de vie
Collapsus by Thaddée Sylvant est mis à disposition selon les termes de
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d'Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Comme vous l'avez sans doute remarqué, tout au moins ceux qui fréquentent assidûment mon blog, j'ai arrêté depuis un certain temps de publier des extraits de mon récit Fragments
d'une vie brisée. En effet, il est temps de tourner la page. Tenter de libérer mon esprit de Sans-Nom, qui reste à ce jour le plus proche et le plus douloureux de mes personnages de
roman. Non que je le renie. Mais le chemin qui lui reste à faire ne passe plus par la publication de quelques passages du livre sur mon blog. Ainsi, pour la dernière fois, je vous livre un
extrait du récit qui compte tant pour moi, et auquel je ne tourne pas le dos, bien au contraire. En espérant qu'un jour, vous pourrez le lire chez un véritable éditeur qui saura le présenter
mieux que moi.
Je t’aimais, je t’aimais. Regarde-moi maintenant, je pleure à tes genoux pour la dernière fois. Admire ton œuvre, et sois fier de toi ! Me reconnais-tu ? Me prends-tu en pitié ?
Les sanglots m’étranglent et m’ébranlent tout entier. Regarde-moi ! Je suis vieux, sale, insane, et j’oublie qui j’étais. Voudrais-tu encore de moi ? Te sentirais-tu le courage, encore,
de gâcher cinq années d’amour filial à grand renfort de coups de reins et d’éructations triomphales ? Quel éphèbe craintif ou pervers as-tu mis dans ton lit pour te consoler de ma
perte ? Avec quelle résignation compassée te distrais-tu de mon absence en étreignant le corps de ma mère ? Assassin, lâche et sournois. Qui m’exécute à distance en prenant tout son
temps. Es-tu satisfait de ta vengeance et de ta victoire, au moins ? Ne sois pas si réservé, réjouis-toi mieux que ça. Je ne t’ai pas laissé prendre mon corps alors tu m’as pris ma vie. Tu
ne perds pas au change, parce que j’ai la vie dure. Il te sera loisible d’imaginer pendant dix ans, vingt ans, les déformations de mon corps et les grimaces de ma bouche. Dans ton lit,
m’aurais-tu travaillé au corps jour et nuit que tu n’aurais jamais obtenu de moi ces contorsions, ces cris sauvages et ces gémissements. L’amour a moins de pouvoir que le supplice,
assurément……………
Fragments d'une vie brisée P. 163,164
"Qu'importe d'où je viens, puisque je n'y retournerai pas."
Fragments d'une vie brisée
Je me suis répété souvent, pour m’en convaincre : N’escompte rien d’heureux. Calme-toi. Vis ici. Jamais nos cris
d’appel ne furent entendus : ils ne le seront pas demain. Les biens perdus, n’y pense plus. Ce lot est échu. Accepte.
Mais je n’ai pas réussi. Quand l’aube mouillée contracte mes muscles engourdis, que se profile au-dessus de moi l’ombre des
hommes qui viennent me chercher, m’être nourri de visions me laisse désarmé……………
Je me suis souvent répété ces mots d’Alcée, j’aurais dû me garder de les graver dans la poussière avec l’ongle. Ils m’ont écrasé les doigts par terre à coups de talon. Pas trop, pour ne pas m’estropier. Assez cependant pour qu’un sanglot me soulève à la face de ces monstres. N’aurai-je pas non plus le droit de tracer des signes pour moi à l’endroit où je dors ! En quoi cela les gêne-t-il ? Jusqu’où peuvent-ils m’enlever à moi-même…
(...)
Tout s’efface. Il m’a fallu effacer aussi les mots d’Alcée, en léchant la poussière, abruti par leurs coups, fustigé par
leurs injures.
Ils veulent me faire jurer de ne pas recommencer. Jamais. Prosterné devant eux tête basse, échine voûtée, que puis-je faire d’autre, que promettre n’importe quoi pourvu qu’ils me laissent, quitte à me priver du bonheur doux-amer d’avoir cru m’être un court instant rapproché d’un frère.
Alcée de Lesbos, génie de l’invective, amoureux du beau Lycos aux yeux noirs, exilé par le tyran Pittacos, je ne savais pas, non
je ne savais pas que tes vers pouvaient avoir ce goût de poussière……………
Fragments d'une vie brisée, P. 68/72
Qu’elle fut longue à couvrir, la route qui vient d’Athènes aux mines. Et qu’il fut expéditif de couper ma vie en deux. Au terme de la route aride il y avait pire et plus irréversible que ce trajet douloureux.
Cinq ans, cinq ans de bonheur à quitter à travers le vaste et riche quartier de Scambonidaï, par les portes du nord, d’Archanes
et de Phylè, qui me conduisaient naguère à me perdre rêveusement dans la campagne. Hélas ce jour-là je devais prendre la route opposée, celle de Sounion, par le Dromos qui longe la rivière
Eridanos et par la voie des Trépieds, jusqu’à la porte itonienne. Et j’ai tordu le cou pour voir dans mon dos ces bâtiments splendides qui reculaient, qui reculaient, ô sanctuaires et
palais, temples aux colonnes cannelées, vertical édifice élevé à la gloire de Zeus tout-puissant – que n’entendais-tu pas les balbutiements de ma prière alors que je trébuchais les membres
enchaînés, vers les rives de l’Ilissos et ses marécages infestés de moustiques et de mouches ! Et puis ce fut si je me souviens bien la Mésogée fertile et riante aux cyprès noirs, plantée de
vignes basses et d’oliviers. Huile et vin d’Attique, transportés dans la terre cuite grâce à l’art des potiers, je ne vous aurai pas longtemps savourés.
Et tandis qu’ils me rudoyaient sur les chemins de ma verte campagne enchantée par le
myrte et la bruyère et que des nuées d’oiseaux s’abattaient dans les arbustes et les buissons, exultant de l’air limpide et de ses parfums enivrants j’ouvrais bien grand mes yeux, comme si
j’avais pu savoir que plus loin devant moi, l’herbe desséchée empesterait le soufre et n’abriterait plus une seule vie de grive ou d’alouette. Le tendre soleil du printemps se transformait en
torche enflammée, brûlant ciel et terre. Le sombre mugissement humain des mines remplaçait la musicale stridulation des insectes. Je vacillais, saisi de vertige. A me dire - mais qu’est-ce que je
me disais ? Mes premières impressions se dissipent…
Fragments
d'une vie brisée, P. 69, 70, 71
Mais oublier… comment faire, à quoi penser d’autre qu’à cette belle
clarté, cette fraîche lumière des ruelles au matin, sous les claies d’osier des boutiques en planches… Quel ravissement c’était de me promener librement par les rues tout encombrées d’hommes et
d’animaux, tout à la bousculade, aux couleurs, à la clameur des rues tortueuses et des places publiques… et quel délice représentait pour moi le spectacle charmant des grands platanes verts, et
des myrtes et des arbousiers, des bruyères et du nerprun. Et dans les chemins, sur les collines et le long des murs, parmi les broussailles et les buissons épineux, dans la rocaille et juste
après l’aube, quel enchantement c’était de voir et de respirer le fenouil et l’hysope, le basilic et l’origan, la citronnelle et la menthe poivrée, les coronilles et les mélilots, la sauge et le
ciste, le myrte encore et le figuier, les asphodèles du printemps, le narthex et le smyrnium de l’été, les scilles et les cyclamens de l’automne. La vigne et l’olivier !
Marteau de mineur
du Laurion
Où sont-ils, hélas, ces doux compagnons de mes promenades solitaires… Où se terrent les lièvres, où sont parties les cailles et
les perdrix, les alouettes et les grives ?
Ici tout est jaune et gris. Sec et pierreux. Même un insecte n’y trouverait pas de quoi vivre. Il faut voir malgré moi cette étendue désolée qui s’étire jusqu’aux rivages de l’Attique. Est-ce mieux de voir dehors que dedans ? Vaut-il mieux regarder cette horreur brûlée qu’en moi, les campagnes odorantes et les jardins parfumés ? Faut-il ouvrir les yeux ou les fermer ? Qu’ont décidé les autres en arrivant ici ? Est-ce qu’ils ont mis leur tête brûlante entre leurs mains, comme moi ? Est-ce qu’ils ont soutenu du regard la ligne d’horizon, plate et blanche ? Ont-ils cherché des oiseaux où il n’y en a pas ? Ont-ils mâché de l’herbe au goût de cendre !
Fragments d'une vie brisée, P. 20, 21
Bien sombre est le désert où je marche sans espoir d’en sortir jamais. J’aurais aimé revenir en arrière, et jouir de toi jusqu’à rendre mon dernier soupir dans tes bras. L’ultime fois je l’ai
laissée loin derrière, et j’ai beau me retourner, c’est un songe que je me rappelle, un songe évanoui dans la fumée. L’homme de ma condition vit dans un rêve éveillé. Dans son dos, souvenirs et
regrets lui paraissent les visions d’un esprit dérangé. Devant lui, l’avenir est bouché. J’habite le présent dans toute son horreur. Ici, le verbe souffrir ne se conjugue ni au passé, ni au
futur. J’ai souffert, je souffrirai, n’a pas de sens. Je souffre ici, maintenant, je souffre sans issue, je souffre de toutes les épreuves que j’ai vécues, je souffre de t’avoir perdu, je souffre
de pressentir que je ne te reverrai pas.
Tu étais ma lumière et le chemin qui me rapprochait du ciel. Sans toi je n’ai plus d’appétit, je ne trouve plus le sommeil, et je passe mon existence à marcher sous un soleil de plomb.
Où es-tu ? Tu ne passes plus jamais par ici. J’aurais compris que tu ne veuilles plus me rejoindre, même si tu m’avais promis de me prendre à ton service une fois que j’aurais tant creusé la distance qui nous séparait que tu gouvernerais avec les dieux, que je ramperais avec la vermine. Nous avons précipité les choses, toi en me tendant la main, moi en te serrant dans mes bras. Mais ta complète disparition depuis si longtemps a quelque chose de sourdement inquiétant. Plus angoissant encore, le silence qui pèse autour de ton nom.
Pourquoi se taisent-ils, à peine ont-ils dit : il…
Fragments d'une bie brisée, P. 239, 240
Garde tes mains près de toi, nouveau venu !
Tu m’as demandé combien d’années j’avais passées ici. J’y suis depuis toujours, ça te va comme réponse ? Tu m’as demandé mon nom, et j’ai dessiné l’oméga. Tu m’as demandé mon âge et j’ai écrit par terre, avec le doigt, que je ne savais pas. Tu as supposé que je venais d’Athènes, mais que t’importe d’où je viens puisque je n’y retournerai pas.
Toi, tu as vingt-cinq ans, tu t’es fait vendre au marché d’esclaves de Sounion parce que tu étais insolent et indiscipliné. Tu m’as même dit ton nom mais je ne veux pas le connaître. Je ne veux avoir personne à pleurer, comprends-tu ? Je ne m’intéresse pas à toi, va raconter ta vie à quelqu’un d’autre. Surtout, ne me touche pas. Va te coucher plus loin, ne me touche pas.
Mais tu es un garçon très entêté, ça ne m’étonne pas que ton maître se soit débarrassé de toi.
Et tu racontes à qui veut l’entendre et surtout à moi que tu vas partir, comme s’il ne s’agissait que d’ouvrir une porte en d’en franchir le seuil. Es-tu fou ?
Mais tu ne fais que t’écouter parler comme un homme ivre ou insensé. Tu jures que rien ni personne ne t’arrêtera. Tu jures d’entraîner
des dizaines et des centaines d’esclaves derrière toi. Contraint de t’entendre, nouveau venu, j’ai senti chez toi quelque chose de plus terrifiant que notre sort commun. Ta soif de meurtre est
plus désespérée que nos conditions de vie. La souffrance qui t’enrage risque de te mener très loin sans que tu penses un seul jour à démissionner. Tu promets de t’échapper à travers la campagne
et d’égorger l’oisif et le débauché. Il semble, quand tu jures, que tu te désaltères déjà du sang que tu feras couler……………
Et si, après tout, tu disais vrai ? Tu es jeune et déterminé. Je sais que la colère et la haine nous conservent longtemps.
Pourtant, n’est-ce pas folie que de couver ce feu qui échauffe ton sang ? Ce feu qui te brûle et ne t’éclaire pas. Je te sens plus noir que les ténèbres alentour et plus chaud que le
plomb traité dans les fours. Sans doute serait-il bien inspiré de ma part qu’avec mon expérience de cette triste existence je te décourage une bonne fois d’espérer quoi que ce soit. Qu’est-ce qui
me retient ? Je ne sais pas. Tes violences rentrées m’ont abruti plus que la chaleur et le fouet. Tes menaces de mort se répercutent à l’infini dans ma tête caverneuse. Même s’il me semble
qu’au pire, tu ne puisses que te réfugier quelques jours dans le sanctuaire du cap Sounion, même s’il me semble qu’au mieux, tu ne puisses que te barricader quelques heures dans le temple de
Poséidon, même s’il me semble … Et si un seul d’entre nous parvenait à s’échapper, et commence à nettoyer l’Attique de ses industriels véreux et de ses paysans gras ? Et si cet homme acharné
à se payer de sa souffrance et de ses humiliations, si cet homme enragé de rétablir la justice, c’était toi ?
J’avais treize ans quand tu m’as acheté sur l’Agora, rappelle-toi. Je n’avais plus mon père, et je n’avais plus ma mère. Je n’étais qu’une bouche à nourrir, sans rien dans la tête. Tu as trouvé en moi le fils que ton épouse ne pouvait pas te donner, malgré des efforts répétés. Avant mon arrivée chez toi tu étais plus malheureux que tous les autres hommes. Quand je fus avec toi, tu étais si fier et tellement heureux que tu voulus me donner une instruction, afin que je participe, plus tard, à la vie du groupe social. Avec quelle émotion tu me regardais grandir, forcir, et développer mon esprit laissé trop longtemps en jachère ! Moi qui n’avais pas eu dans mon enfance le privilège de modeler des maisons d’argile, de sculpter des bateaux de bois, de construire de petits chariots de cuir et de faire des grenouilles avec l’écorce des grenades, moi qui n’avais fabriqué ni lampes, ni sièges, ni tables pour me distraire et qui n’avais jamais élevé de chien, de canard ou de caille, de belette ou de souris, pas même une sauterelle, et que la méfiance ainsi que l’amertume d’une enfance orpheline tenaient à l’écart de tout être vivant, sans un mot, sans un geste, avec toi véritablement je suis né, c’est toi qui me donnas la vie !
Ainsi pourquoi m’avoir fait du tort, puisque c’est toi le premier, dans ton cœur meurtri, que mon sort affecte ? Comment
peut-on se détourner sans mal de celui qu’on a chéri ? Ne souffres-tu pas d’imaginer mes conditions de vie ? Peux-tu sainement continuer de t’occuper et de prendre plaisir aux repas,
aux réunions, aux jeux, tout en sachant qu’on m’a mis vivant sous la terre ? Ne te réveilles-tu pas la nuit affolé par l’angoisse et le remords ? As-tu déjà oublié mon visage et le son
de ma voix, et le bien que je te faisais rien qu’à vivre avec toi ? Hélas ! Tout n’est-il pas le sursaut d’une flamme qui s’éteint, et ton amitié pour moi n’aura duré qu’un matin.
Maintenant c’est la nuit.
Fragments d'une vie brisée, P. 31, 32, 33
Les photos sont prises avec un Polaroid PDC 3030
3.2 Mega Pixel Digital Camera




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Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l'avez déjà demandé à d'autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d'autres poèmes et vous vous alarmez quand
certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m'avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c'est
cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n'est qu'un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait
écrire : examinez s'il pousse ses racines au plus profond de votre coeur. Confessez-vous à vous-même : mouriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la
plus silencieuse de votre nuit : "Suis-je vraiment contraint d'écrire ? " Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une
aussi grave question par un fort et simple : "je dois", alors construisez votre vie selon cette nécessité.
Paris, le 17 février 1903.
Lettres à un jeune poète
Rainer-Maria Rilke
Les Cahiers Rouges, Grasset, 1937
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