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11 articles avec mini-nouvelles

La mer en héritage

Publié le par Thaddée

Charly de l'Atelier Pompadour, ce dimanche 27 août 2017

Charly de l'Atelier Pompadour, ce dimanche 27 août 2017

Tout d'abord je souhaiterais vous présenter mes excuses pour mon absence et mon silence. Semaines de travail de plus en plus chargées, retour de la canicule, Félix très fatigué, Kiki persistant à présenter des gênes respiratoires, obligations diverses et variées ... font que je manque cruellement de temps, et que je n'ai pas trop la tête à bloguer en ce moment. Par moments c'est la vie qui devient prioritaire, avec son cortège de prises de tête et de contretemps. 
Il y a quinze jours environ j'ai pourtant pondu deux ou trois pages d'un genre que je qualifierai de bâtard, puisque il se situe entre la nouvelle qui finit en queue de poisson et le roman tristement avorté. Je vous le livre tel quel. On y retrouve mes préoccupations du moment, à savoir dégoter LE petit mobil-home installé sur un emplacement de camping en bord de mer, ou de lac, ou de rivière, accessible à pied et ouvert toute l'année. Pour l'heure je fais chou blanc, mais je continue à chercher ... quand j'ai un moment.

Charly, c'est un chat qui change de fauteuil comme de chemise

Charly, c'est un chat qui change de fauteuil comme de chemise

Ces pages d'écriture auront eu toutefois le mérite de me rassurer, et de me convaincre que je savais encore écrire. Si je ne m'attelle pas plus sérieusement à la tâche, il me faut incriminer la fatigue et le manque de temps.
Adèle Rose-Pignon, le réjouissant personnage tout droit sorti des limbes de mon imagination, n'est autre qu'une excroissance boursouflée de moi-même. Et moi qui n'ai mis en scène, ma vie durant, que des hommes ambigus, psychotiques et mortellement dangereux pour eux-mêmes et pour les autres, je tends depuis peu à mettre sur pied des personnages de femmes carrés, pour ne pas dire caricaturaux, dans le genre d'Annie Wilkes dans Misery de Stephen King, ça vous dit quelque chose ? J'ignore totalement à quoi je dois ce retournement de situation qui me déconcerte autant qu'il donne un second souffle à ma création littéraire. Peut-être faut-il y voir une sorte de réconciliation, ultime, avec mon identité.
Mais place à ces quelques lignes sans queue ni tête qui, je l'espère, me donneront l'impulsion nécessaire pour entreprendre une rédaction plus sérieuse et surtout, plus accomplie.

Charly, c'est un chat tiré à quatre épingles

Charly, c'est un chat tiré à quatre épingles

C'est ainsi qu'avec son bibi, ses cabochons nacrés et ses fanfreluches rose poudré Adèle Rose-Pignon, seule survivante de la tuerie responsable de cinq victimes au 613 Longue Rue de Laville-lès-Desvilles, qui fit trois mois d'affilée les gros titres des journaux et le buzz sur les réseaux sociaux, se trouva du jour au lendemain propriétaire d'une caravane confortable et cosy installée au camping Le Picnic du village Morfolle, dont l'emplacement à l'année, calculé sur la base de son âge avancé, lui fut offert par ses généreux donateurs pendant les dix années qui lui restaient à vivre.

S'étant jetée par la fenêtre du deuxième étage pour échapper à ses assassins, lesquels venaient de fracasser sa porte à coups de pied, elle se cassa les ongles et le col du fémur en atterrissant dans le jardin privé des infirmières au rez-de-chaussée. Le fait-divers se produisit le vendredi 11 août 2017 à 21 heures et des poussières et provoqua l'émoi du voisinage. C'est qu'on la voyait souvent remonter la rue pour fumer sa cigarette, échanger quelques mots polis avec les riverains avant de retourner s'engouffrer dans sa montée d'escaliers sans ascenseur.

En ce soir d'été d'une exceptionnelle fraîcheur puisqu'il ne faisait que 19° au thermomètre, il était heureux que la maison de ville fût à moitié désertée par ses occupants. Les deux locaux professionnels du rez-de-chaussée, cabinet d'infirmières et boutique de colifichets, étaient fermés pendant les vacances ; aucune victime, donc, à déplorer. Au premier, l'on comptait un locataire ou propriétaire par appartement ; trois personnes trouvèrent la mort sous les balles des forcenés ; la quatrième séjournait depuis trois mois en maison de repos. Au deuxième vivaient une personne âgée, Adèle Rose-Pignon et une jeune femme d'origine congolaise ou martiniquaise ; au terme des examens de fin d'année l'étudiant venait de rendre les clés de son logement ; la personne âgée et la jeune femme noire perdirent la vie ; l'on sait ce qu'il advint d'Adèle Rose-Pignon qui eut la présence d'esprit de se défenestrer pour se soustraire aux coups de feu. Au troisième et dernier étage habitait une jeune fille, absente lors des faits. En tout : cinq malheureuses victimes déjà mortes quand survinrent, trop tard, les secours.

Les pompiers et les ambulanciers eurent beaucoup de difficultés à accéder au jardin privé des infirmières où gisait, sonnée mais consciente, l'héroïque Adèle Rose-Pignon qui réclamait en gémissant des nouvelles de ses compagnons le chat et la perruche kakariki dont elle partageait l'existence depuis maintenant 13 ans. Personne dans l'immeuble n'en détenait la clé. Finalement, les pompiers firent comme les tueurs : ils défoncèrent la porte et l'on put ainsi voler au secours d'Adèle Rose-Pignon à qui l'on dut annoncer la terrible nouvelle, comme quoi : son chat avait profité de la porte ouverte pour s'enfuir, et sa vieille perruche était morte d'une crise cardiaque à l'irruption des hommes armés. Pour la consoler ses généreux donateurs firent installer un couple de jeune kakariki verts dans la nouvelle caravane. Ce qu'ils ne pouvaient pas savoir, c'est qu'Adèle Rose-Pignon attendait depuis deux ou trois ans, sans toutefois le souhaiter expressément, que meure sa vieille perruche pour s'offrir des vacances de plus d'un jour et demi, et qu'ils avaient relancé le compteur pour treize ans de plus alors qu'ils ne donnaient tout au plus à la vieille demoiselle que dix années à vivre ce qui, tout compte fait, ne lui laissait guère l'opportunité de s'évader de son vivant du camping Le Picinic de Morfolle.

Sans en parler pour ne fâcher personne elle se résolut la mort dans l'âme à passer une annonce sur Internet et plaça les jeunes oiseaux chez une grande amatrice de becs crochus qui les racheta, la volière, les accessoires et eux deux, à un prix tout à fait respectable. De toute façon, elle n'aurait pas pu remplacer dans son cœur sa vieille perruche Kiki qui souffrait de gênes respiratoires conséquentes et grinçait abominablement, jour et nuit, depuis plusieurs semaines. Par contre elle garda les plantes vertes qui contribuaient à faire de son petit logement un pimpant nid de verdure.

Lorsque elle eut revendu les kiki, elle s'assit à sa table, la tête entre les mains, et se demanda ce qu'elle allait faire du reste de sa vie.

Terrasse d'un mobil-home installé dans le camping La Garenne, Bas en Basset

Terrasse d'un mobil-home installé dans le camping La Garenne, Bas en Basset

La vie, selon Adèle Rose-Pignon, n'est qu'un accident de parcours entre la naissance et la mort. L'enfance passe encore. L'adolescence, ma foi … Mais ensuite, ne sont que successions de malheurs et de chagrins, de pertes et de désillusions, de deuils, et de douleurs en tous genres. Émaillés de petits bonheurs, certes. Mais, est-ce que quelques petits bonheurs éparpillés de-ci de-là sur une piste non carrossable valent vraiment le coup qu'on se foute en l'air tous les cinq cents mètres ?

La vie c'est un fait du hasard, et c'est insensé en soi. A quoi bon plonger dans les mers ou gravir des montagnes : on retombe toujours à plat. Quand bien même on laisserait derrière soi des enfants, des livres, des ponts, des églises, arrivera la fin du monde. Et quand ce sera la fin de monde les enfants seront morts, les livres brûlés, effondrés les églises et les ponts. Qu'on soit ingénieur, qu'on soit ouvrier, on ne laisse pas trace de son passage. On est venu pour rien. On repart tout seul. Entre temps qu'est-ce qu'on a fait ? - Passer son temps à se sécher sempiternellement sa larme à l’œil. Et la maladie, la dégénérescence, pour quoi faire … Et la souffrance : pourquoi.

Adèle Rose-Pignon n'est plus suicidaire depuis longtemps. Elle est venue à bout de tous ses traumatismes. Elle s'était bâtie une petite vie tranquille et sans prétention qui lui donnait la chance de pouvoir attendre sa dernière heure sans trop s'en faire, quand ces fichus tueurs sont venus bouleverser tous ses plans. Elle qui déteste être redevable ! Qui étouffe rien qu'à l'idée de rendre service à quelqu'un. Qui ne comprend rien au bénévolat. Qui, par pudeur ou par lâcheté, ne sait pas appeler un chat un chat. Voilà qu'elle doit tout ce qu'elle possède à de sinistres inconnus qui ont eu pitié d'elle sous couvert d'admiration : « cette pauvre dame quand même, avec tout ce qu'elle a traversé ... » Et y'a pas que ses généreux donateurs qui posent problème. Y'a sa bonne étoile, son ange sur l'épaule, qui ont eu la fâcheuse idée de lui démontrer qu'en se montrant plus forte que la fatalité, elle était rendue à la vie qui la laissait tellement perplexe. Quelle idée j'ai pas eue, moi, de me jeter par la fenêtre, se dit-elle. Il ne lui reste plus qu'à vivre, maintenant, et comme qui dirait, se trouver des raisons de vivre, faire en sorte de ne pas être en vie pour des prunes, et si possible faire le bien autour d'elle pour remercier son ange gardien d'avoir été magnanime en lui permettant d'atterrir sans dommage dans l'herbe mouillée du petit jardin.

Et la retraite, non, ça existe ! A l'âge qu'elle a, Rose-Pignon, elle a quand même le droit de prétendre à l'oisiveté ! Les caravanes se prêtent plutôt bien à se genre de projet. Et la mer … A perte de vue, la mer ne lui promet rien d'autre que la rêverie, la promenade, et le repos. Adèle Rose-Pignon n'aspire à rien d'autre, surtout depuis que sa vieille perruche ne lui grince plus aux tympans, que son chat ne lui saute plus dans les mollets. Depuis que plus rien, dans cette vie, ne la retient sur terre. Ni parents, ni mari, ni enfants, ni amis. Rose-Pignon, elle ne sera pas moins seule sous la terre qu'elle ne l'est par dessus. Alors pourquoi s'est-elle sauvée quand les tueurs ont débarqué chez elle ? Il suffisait de les laisser tirer ! Elle serait en paix, réincarnée dans une baleine. Elle voguerait, endormie, sur l'immense océan.

Autre mobil-home, installé dans le camping municipal de Bas en Basset

Autre mobil-home, installé dans le camping municipal de Bas en Basset

Étant jeune, Adèle Rose-Pignon voyageait, ce qui donnait raison d'être à son corps. Elle écrivait, et ça donnait un sens à son existence. Tant elle écrivit qu'elle en omit délibérément de vivre. Quand la frappa de plein fouet le syndrome de la page blanche, elle ne savait plus comment vivre, elle en avait perdu les moyens. Jeunesse, santé, beauté, la joie, l'argent, appartenaient désormais au passé. L'avenir qui se présentait à elle était vide. Tout juste si, de temps en temps, elle descendait dans le Sud au bord de la mer, régénérer le peu qui restait de ses forces vives. C'est d'ailleurs pourquoi ses généreux donateurs lui offrirent cette caravane sur la Méditerranée.

Oh c'était une jolie caravane. De petits rideaux froissés aux carreaux, de gentils motifs gris-blancs sur les murs, de mini-rangements bien pratiques, et toute équipée, la cuisine comme le cabinet de toilette, avec eau courante, électricité, le téléphone, le wifi. L'auvent, bien tendu, abritait un frigidaire, des tables et des chaises pliantes, un lit d'appoint pour y faire la sieste. Du faux gazon bien vert crissait sous la semelle. Elle aurait bien voulu apporter sa touche personnelle mais de rage de l'avoir manquée les tueurs étaient revenus foutre le feu à son appartement deux jours après le massacre. Rien n'avait résisté, pas plus les photos que les papiers, pas plus les bibelots que les meubles. Ses manuscrits, ses fichiers informatiques, avaient péri dans l'incendie. Il ne restait plus trace de quarante ans d'écriture à l'exception de deux textes, un romanesque, un poétique, déposés sur un site d'auto-édition, qu'elle s'était empressée de faire imprimer pour avoir quelque chose d'elle entre les mains. Ses autres souvenirs étaient devenus aussi invisibles que l'air qu'on respire. En dehors de sa caravane, elle ne possédait plus rien.

Une caravane d'occasion, sur cales, qui ne roulerait jamais, qui regarderait la mer pour toujours, et qui lui reviendrait environ deux mille euros l'emplacement à l'année une fois que seraient écoulés les dix ans de gratuité car, vernie comme elle était, Adèle Rose-Pignon voyait gros comme une maison qu'elle allait devenir centenaire comme sa grand-mère qui les avait quittés à l'âge avancé de cent deux ans. A la différence que la grand-mère était encore en pleine forme à la veille de sa mort naturelle, et qu'Adèle traînaillait depuis une vingtaine d'années de ces maladies pas graves mais emmerdantes qui vous pourrissent la vie et qu'on ne guérit pas : hypothyroïdie, kyste ovarien, colopathie fonctionnelle, arthroses cervicale et dorsale, lombalgie chronique, qui l'obligeaient à ingurgiter pas mal de drogues vraiment pas terribles pour son estomac.

Des bobos inguérissables, voilà tout ce que lui avaient laissé les tueurs. Un corps ventripotent, rempli de gaz et dysfonctionnant. Ce qu'on devient, quand même … Quand, seule à seule avec elle-même elle mesurait l'étendue du désastre en s'examinant de profil dans la glace, avant de vite se recouvrir de vastes tuniques à fanfreluches lui tombant sur les mollets, qu'elle ceinturait d'étoles voluptueuses assorties à des sacs et chaussures tout mous qui donnaient encore plus d'ampleur à son maintien et son mouvement, de sorte que ceux qui la croisaient pour la première fois la trouvaient impressionnante, alors que ses anciennes connaissances la plaignaient sournoisement d'avoir pris tant de poids. Il faut dire qu'elle aimait tellement les glaces, le chocolat, les pistaches, et tout ce qui fait grossir les femmes après cinquante ans. Péchés mignons qui, l'espace d'une dégustation, lui rappelaient le bon goût de la vie.

Le ventre prend sa place. Rose-Pignon est une baleine qui se raconte des histoires.

© Thaddée Sylvant, vendredi 11 août 2017

Certains soir, je m'imagine baleine ; cela m'aide à m'endormir

Aujourd'hui, cela fait huit mois que notre maman nous a quittés. Je ne comprends pas que le temps passe aussi vite. Elle est au bout du chemin, c'est ainsi que je la vois. Je souhaite la voir encore longtemps. 
Passez toutes et tous un bon dimanche avec vos petits compagnons. Kiki, Félix et moi on vous embrasse affectueusement.

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La visite

Publié le par Thaddée

La visite

Ce matin je suis allée porter des fleurs sur la tombe de papa et maman. Une jolie composition florale, d'un rose soutenu, qui fera merveille sur la dalle de marbre gris.
Deux heures aller-retour. J'en ai les jambes glacées. Sitôt que j'ai garé mon scooter à son emplacement, je pense à consulter l'heure sur mon portable.
J'ai un message de maman.
Pendant quelques secondes, mon esprit tourne à vide. Un message de maman. Ce n'est pas possible.
J'ai du mal à réfléchir. Puis j'élabore un début de raisonnement qui tient la route : c'est ma sœur qui a récupéré le portable de maman ; c'est donc elle qui m'a envoyé un SMS. SMS que je n'ai toujours pas lu.
Mes mains tremblent en ouvrant le texto. Mes yeux se posent dessus. Les mots n'ont encore aucun sens. C'est comme si je ne comprenais plus ma propre langue.

Au bout d'un moment j'arrive à le déchiffrer : "Ta visite nous a fait très plaisir ma chérie. Tes fleurs sont magnifiques Je t'embrasse bien fort. Ta petite maman qui t'aime."
Ma visite. Ma visite au cimetière leur a fait très plaisir ? A quoi joue ma sœur ? Est-elle devenue folle ? Est-ce une mauvaise blague ? Ou bien c'est moi qui perds la tête ? C'est sûrement moi qui perds la tête.
Je relis le texto, deux fois, cinq fois, dix fois. Ta visite nous a fait très plaisir ma chérie. Ta petite maman qui t'aime. Ta petite maman qui t'aime.
J'étouffe un gémissement. Que faire. Incendier ma sœur au téléphone ? Il faut que je l'appelle. Il faut que je sache. Il me faut comprendre à quoi rime cette comédie.

Je rédige à tâtons un SMS nerveux que j'envoie sur le portable de ma sœur, pas sur le portable de maman. "C'est toi qui viens de m'envoyer un message ? "
J'y pense tout à coup. Elle doit être au boulot. C'est sur son portable professionnel que je dois envoyer le message. Je réitère, au bord de la crise de nerfs. "C'est toi qui viens de m'envoyer un message ? "
J'attends. Quelques minutes passent. J'attends. Sans réponse de sa part j'écris un second texto : "C'est bien toi qui as le portable de maman ? "
J'attends. Quelques minutes passent. Quant mon téléphone m'avise de la réception d'un texto sur lequel je me rue follement. "Non. Bisou."
Quoi, non bisou. Non je ne viens pas de t'envoyer un message, ou non ce n'est pas moi qui ai le portable de maman ?
Je vais devenir dingue. Que faire mon Dieu que faire. Est-ce que je dois lui raconter ce qui m'arrive ? Je n'y crois pas moi-même. Comment pourrais-je en convaincre quelqu'un d'autre !?
Alors je tente le tout pour le tout. Je réponds à maman. Je lui écris : "Quelle belle matinée nous avons eue ma maman. A bientôt, je t'aime."
Mon cœur bat la chamade. J'envoie.
J'attends.

Le téléphone m'avise de la réception d'un texto. Il émane de ma sœur : "Non j'ai perdu le portable de maman, pourquoi ? "
Le téléphone m'avise de la réception d'un texto. Il émane de maman : "A refaire." 
Je ferme les yeux. Bien sûr, à refaire. Bien sûr je reviendrai vous porter des fleurs à toi et papa. Parce que vous êtes toujours là où je suis venue vous voir pendant 40 ans. Je ne veux pas oublier le trajet qui me conduit à vous. Je reviendrai vous voir aussi souvent que je peux, vous embrasser, vous parler de toutes ces choses que je ne veux pas, que je ne peux pas garder pour moi toute seule. Et quand j'aurai besoin d'un conseil je viendrai vous demander votre avis. Je reviendrai toute ma vie.
J'ouvre les yeux, le portable à la main. Le temps est superbe, il y a des fleurs roses partout. Avec le pouce j'efface lentement le SMS que j'avais commencé d'écrire : "Bien rentrée ma maman ..."

© Thaddée

Publié dans Mini-nouvelles

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Lucia, ma lumière

Publié le par Thaddée

Un jour quelqu'un voulut me faire croire que j'étais maman d'une jeune fille.

J'étais l'invitée d'une soirée qui rassemblait beaucoup de monde. Une femme inconnue s'approcha de moi pour m'annoncer l'existence d'un enfant qui, me dit-elle, m'attendait à l'hôpital. Il ne tenait qu'à moi, pour apprendre à le connaître et lui donner l'amour auquel il avait droit, de l'y retrouver sans tarder. Elle me donna l'adresse, et disparut de ma vie.

Pendant les jours qui suivirent cette nouvelle effarante, je ne sus pas sur quel pied danser. J'avais l'esprit trop confus pour me poser les bonnes questions. Mais dès que je voyais un enfant jouer dans un bac à sable, dès que ma soeur évoquait les conflits qui l'opposaient à sa propre fille je me souvenais que, moi aussi, j'avais une fille. Et mon coeur éclatait de joie comme il n'est pas permis.

Quelques jours plus tard, peut-être en moins d'une semaine, je me décidai à lui rendre visite à l'adresse qu'on m'avait indiquée.

C'était un vieil hôpital gris aux murs épais. Les nonnes y portaient encore le voile et prodiguaient aux malades des soins rugueux. Je me renseignai à l'accueil en donnant mon nom. J'appris qu'une jeune fille d'environ vingt ans, sans famille connue, portait le même nom que moi. Elle avait son lit au rez-de-chaussée du bâtiment, dans une espèce de couloir interminable faisant office de dortoir ou de salle commune. Des cortèges entiers d'anciens tacots noirs défilaient derrière les fenêtres aux carreaux sales, d'où sortaient vacillant sur leurs jambes faibles des jeunes filles aussi blanches que du linge. Et des soeurs en noir venaient les chercher, les conduisant par le coude, et les couchaient dans un lit pour leur faire des piqûres. Au milieu d'elles, toute pâle et sans connaissance, gisait l'idée que je me faisais de ma fille bien-aimée.

Aujourd'hui je crois qu'il s'agissait d'un rêve et que je ne suis jamais allée dans cet hôpital. Mais hier, 11 novembre, on m'a mise en présence de ma fille de huit ans, Lucia, maigre et brune comme une fille malgache, et j'ai su que c'était elle, et que j'étais sa mère. 

Alors je suis retournée dans cette maison pleine de gens inconnus et je me suis, d'instinct, dirigée vers un homme qui pouvait être une connaissance, ou peut-être pas. Mais j'avais quelque chose à lui dire. Et son visage s'est figé, il se méfiait, et m'a prévenue tout de suite qu'il ne voulait aucun contact, aucun lien avec Lucia ; il s'était déjà posé bien trop de questions quant au teint basané de ses propres enfants. Tout juste accepta-t-il de voir une photo d'elle. Je lui montrai aussitôt la photo de Lucia ma lumière, je sus qu'elle était mienne depuis toujours, bien avant que j'apprenne son existence, bien avant de savoir ce que j'étais pour elle. Au bout du compte, ça ne me surprend pas plus que ça d'être maman.

© Thaddée, le samedi 12 novembre 2016

Mes plus anciennes lectrices, mes plus anciens lecteurs, se rappelleront peut-être un poème de mon premier recueil de poésie Crypties auto-édité en 2008 chez TheBookEdition. Le voici.

Tu aurais dix-huit ans
Cheveux roux les yeux verts
Cheveux blonds les yeux gris
Les yeux gris les yeux verts
Cheveux blonds cheveux roux

Tu serais comme lui
Tu serais comme moi
Tu serais elle ou lui
Nous serions un peu toi
Tu serais lui et moi

Margot écoute-moi
Ecoute-moi mon coeur
Entends battre mon coeur
Il a battu pour lui
Il bat toujours pour toi

Pour toi Margot ma fille
Qui aurait dix-huit ans
Qui serait ma famille
Qui serait de mon sang
Mais qu'en est-il vraiment

Margot n'a pas de nom
Margot n'a rien à elle
Margot n'a pas de tombe
Margot n'est nulle part
C'est moi qui rêve d'elle

Ce fut mon seul enfant
Qui s'appelait Margot
C'était peut-être Pierre
Un tout petit Pierrot
Tout blond comme son père

Et Margot c'est le vent
Le soleil et les fleurs
Margot c'est les enfants
Qui dessinent et qui chantent
Margot c'est tout le monde

Margot c'est tous les jours
Un peu de vie qui va
Un peu de nuit qui tombe
Margot n'a pas de tombe

Margot c'est un parfum dans l'air
Et Margot dit le vent
C'est le parfum des lys
La chair blanche d'un ange
Et nulle part de langes
Où elle aurait dormi

Margot
C'est quand il pleut la nuit
Qu'il fait noir dans la chambre
Qu'on n'entend plus un bruit
... C'est Margot qui s'enfuit.

Maman

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