Tu regardes autour de toi en retenant ta respiration. A quoi peux-tu penser, bel enfant ? A ce que tu as laissé derrière, à ce qui t'attend devant ? Ne regarde plus en arrière, et n'espère pas
aller de l'avant. Le moindre geste que tu feras ici, tu devras le répéter cent fois. Sois bien sûr que la réalité sera plus noire que l'idée que tu t'en fais. Ils ne te manqueront pas. Tâte de
leurs lanières et tu auras peur du fouet le restant de ta vie. La mauvaise alimentation te déchaussera les dents. D'ores et déjà dis adieu à ta grâce juvénile, à ta chevelure soyeuse, au velouté
de ta peau. Ce qui passe entre leurs mains ressort en lambeaux.
Ne me regarde pas. Il n'y a rien à voir de ce côté-là. Tu me souris, en plus ? Il ne manquait plus que ça. Quelle naïveté déconcertante, vraiment. Pauvre écervelé, ne mets pas en péril à force de
sourires tes charmes éloquents. Durcis ton visage et détourne la tête. N'entrevois-tu donc pas le terrible danger qui te guette, à te montrer aussi tendre que l'agneau qui tire encore le lait de
sa mère ?
Je vais t'expliquer ce qui se passe ici. Ils sont morts par centaines et nous sommes toujours au moins vingt mille. Un ne compte pas. Nous ne sommes qu'un dos, et deux bras. Ils nous frappent
tous à travers n'importe lequel d'entre nous. Leur cri, c'est le mien. Quand mon sang coule, c'est le leur. Je ne vaux pas plus, je ne vaux pas moins. Puisque je ne vaux rien. Je représente un
vingt millième du profit qu'ils font. Toi aussi. Un vingt millième, ce n'est pas lourd dans la balance. Ça ne pèse vraiment rien du tout.
Je n'étais guère plus âgé que toi quand j'ai été amené ici. Je n'étais pas moins surpris. Mais au moins j'étais inquiet, moi. Je voyais clair que personne ici ne répondrait à mon sourire, sinon
pour me le faire ravaler. Je pressentais qu'ils me mèneraient la vie dure et je ne me suis pas trompé. Il faut dire que j'avais quelque expérience de la méchanceté des hommes, et de leur talent
pour la trahison. J'en ai eu l'exemple à la maison. Mais mon histoire, suis-je naïf, ne t'intéresse pas. Par quel prodige, malheureux enfant, pourrais-tu imaginer que moi aussi j'étais jeune,
plaisant à voir, et doux à caresser.
Je te hais, tiens. Qu'ils te défigurent sans tarder. Aussi bien je ne verrai de nouveau que du laid, aussi bien je ne souffrirai plus d'avoir à contempler ton innocente beauté...............
P. 81, 82, 83, 84
Lève-toi, passe ton manteau car il fait froid, va vers la Pnyx. A tous les métiers préfère le tien, qui te dispense de méditer sur ton propre sort. Va parler de trières et de stratégies
complexes, indigne-toi, manifeste bruyamment, impose ton avis. Les affaires publiques et la prospérité de l'Etat, il te tient à coeur de les commenter à haute voix. Le reste, c'est le dernier
de tes soucis. Toi, tu es du dème urbain de Scambonidaï. Va sur le versant rocheux, t'installer à la tribune aux harangues taillée dans le roc, et d'un geste large montre aux vingt mille
auditeurs les Propylées et le Parthénon. Entoure-toi de greffiers, et offre un sacrifice au début de la séance. Le jour se lève. On déploie le drapeau au-dessus de la Pnyx.
A l'ordre du jour : les seuls revenus d'Athènes. Il se pourrait bien qu'ils soient détenus par le sous-sol du Laurion. Evidemment les prytanes étaient en retard, comme toujours. Que de
souffrances as-tu endurées, seul dans le froid, mourant d'impatience et d'ennui, toi qui es là depuis l'aurore, obligé d'attendre le bon gré de ces oisifs, de ces flâneurs, de ces badauds qui
traînent sur l'Agora, demandant des nouvelles, en donnant en retour, nullement pressés d'arriver à l'heure ne serait-ce qu'un seul jour.
Une fois que le héraut public a mis bon ordre à l'intérieur de l'enceinte consacrée par le sang des porcs immolés sur l'autel, tu peux faire enfin valoir, aux oreilles du bon peuple, tes
talents oratoires.
Mais tu as pâli sous ta couronne de myrte. Ta voix s'étrangle brusquement. Tes yeux se fixent.
Je le veux ainsi. Je veux que devant ces vingt mille citoyens qui sont venus bien à contrecoeur t'écouter parler, il te vienne à l'idée que vingt mille esclaves te regardent en face et
attendent patiemment ce que tu peux bien trouver à dire, ce matin, des mines de plomb argentifère du Laurion...............
P. 267, 268, 269
Corruption des cités qui ne s'embarrassent pas de principes et se vouent, comme aux banquets, sous des lustres, au fumet des chairs pantelantes, aux jeux de la bouche et du ventre, en se
vautrant dans les plats à dessert, les saucières et le vin renversé. Stupre et crasse mélangés. Fins de nuits décadentes.
Gras bien blanc, abattis à point, matelotes d'anguilles, bouchées de requin, boudins de cochon, vous êtes ce que vous mangez. Vous n'êtes pas moins ce que vous excrétez.
Et la lotion d'iris où vous trempez vos doigts ne vous blanchira ni de vos lâchetés, ni de vos crimes. Soyez maudits...............
P. 277, 278
Seul, quitte ces rivages et monte vers Athènes comme la tempête et l'ouragan. Va trouver celui qui pérore sur la tribune aux harangues et plante-lui ton pic dans le coeur, d'un bon coup de
marteau. Avant qu'il expire, penche-toi sur lui. Rappelle-lui ceci : qu'il y a bien longtemps, sous son toit, vivait un jeune garçon qui lui faisait confiance et l'aimait. Qu'à défaut d'avoir
partagé son lit, il a dû coucher chaque jour et chaque nuit de sa vie dans les galeries de la mine. Qu'une vie s'est passée dans l'obscurité. Qu'elle arrive à son terme, et que c'est une
délivrance.
Dis-lui que si j'étais venu à ta place, je ne l'aurais point frappé. Sa mort ne rachèterait pas les mille morts que j'ai dû endurer...............
P. 282, 283
Derniers Commentaires